Le jour où j’ai compris qu’un bon CV ne suffirait pas
Quand j’ai commencé mon doctorat en écologie marine, je ne pensais pas vraiment à ce qui viendrait après. C’était la suite logique pour une passionnée qui rêvait d’océans depuis l’enfance. Mais je n’étais pas préparée à ce qui allait suivre.
Sur le papier, mon parcours cochait pas mal de cases : prépa, ENS Paris-Saclay, agrégation SV-STU, stage de neuf mois à l’étranger, thèse en cinq chapitres (autant d’articles à publier), puis un CDI en postdoc. Six ans après le début de ma thèse, le bilan semblait solide : cinq articles publiés en premier auteur, trois autres actuellement en review, cinq articles en co-auteur et environ 200 citations.
Et pourtant, j’ai tout plaqué pour créer Pyranhia, ma boîte de conseil et formation en data science. Pas sur un coup de tête : d’abord, j’ai compris que je n’étais pas heureuse dans le milieu académique, que je ne voyais pas comment y trouver mon épanouissement, et que ma place était ailleurs.
Note importante
Cet article reflète mon expérience personnelle. Certain·es s’épanouissent pleinement dans la recherche académique, et c’est formidable. Mais d’autres, comme moi, y trouvent leurs limites − et c’est tout aussi légitime.
Raison n°1 : Quand publier devient plus anxiogène que gratifiant
« Publish or perish » — publier ou périr. Ce mantra résume la pression qui pèse sur les chercheurs pour publier leurs travaux, et cette contrainte est devenue quasi permanente pour beaucoup. Un article scientifique exige au moins un an de travail, souvent bien plus.
Le processus de publication n’est pas un long fleuve tranquille. Vous rédigez votre article (en général le premier auteur, avec des allers-retours avec les co-auteurs) et vous le soumettez à une revue. L’éditeur décide d’abord si votre travail mérite l’attention de la revue ; en cas de refus, il faut repartir de zéro avec une autre revue. S’il est accepté, le texte passe entre les mains de reviewers bénévoles, qui évaluent le travail de manière anonyme. J’ai moi-même exercé ce rôle, comme beaucoup dans le milieu.
Les reviews peuvent parfois être très directes, réduisant une année de travail à quelques remarques cinglantes. Heureusement, on observe une tendance croissante vers plus de transparence : les revues où les évaluateurs sont identifiés encouragent des critiques plus détaillées et constructives.
Le processus de review s’étale sur plusieurs mois. À la fin, le manuscrit peut être accepté tel quel (spoiler : cela n’arrive jamais), soumis à une révision mineure, à une révision majeure, ou rejeté. Chaque tour de review implique des corrections, une nouvelle soumission, puis un nouveau cycle. Au total, on compte souvent plusieurs années entre le début de la recherche et la publication finale.
La reconnaissance arrive donc bien plus tard, sous forme de citations, tandis que le travail quotidien reste invisible. Pour moi, l’écriture d’articles était devenue plus stressante que gratifiante. Chaque soumission générait de l’anxiété, chaque attente de review devenait pesante. J’ai progressivement réalisé que mon énergie serait mieux investie ailleurs.
Raison n°2 : L’instabilité des débuts de carrière en recherche
Au-delà du stress de publication, un autre aspect m’a fait réfléchir : en France, les deux voies stables dans le milieu de la recherche sont le poste de chargé de recherche au CNRS ou celui de maître de conférences, deux filières extrêmement compétitives où les candidatures dépassent largement le nombre de postes disponibles chaque année.
Quelques chanceux obtiennent un poste de maître de conférences un ou deux ans après leur thèse ; ils restent l’exception. Pour la grande majorité, le parcours se poursuit en postdoc : des contrats à durée déterminée, souvent à l’étranger afin de « prouver sa mobilité ». Vous avez une famille ? Arrangez-vous avec eux. Les cotisations pour votre retraite ? On verra plus tard. Il faut souvent repasser le concours plusieurs fois avant d’obtenir un poste permanent. Attention toutefois à ne pas laisser le processus s’éterniser : au-delà d’un certain point, les recrutements deviennent plus difficiles.

Météo anglaise grise.
J’ai eu la chance d’obtenir un poste au National Oceanography Centre de Southampton. Si vous m’aviez dit quelques années plus tôt que j’irais vivre en Angleterre — moi qui adore le soleil et la chaleur — je vous aurais ri au nez. J’ai eu la chance d’être avec quelqu’un qui a accepté de mettre sa carrière entre parenthèses pour me suivre. Le cadre de travail était stimulant, les collaborations enrichissantes, l’équipe très agréable. Mais progressivement, le besoin constant de publier et la météo anglaise grise m’ont fait réaliser que ce mode de vie ne me convenait pas sur le long terme. Au bout d’un an et demi, il était clair que je ne me voyais plus évoluer dans la recherche académique (ni en Angleterre d’ailleurs).
Raison n°3 : L’enseignement, ce déclic que je n’avais pas vu venir
Et pourtant, malgré ces difficultés, un élément positif m’a révélé ma véritable voie. Après l’agrégation, j’ai effectué un monitorat pendant ma thèse : 64 heures d’enseignement par an, principalement en master 2, sur des sujets qui me plaisaient particulièrement : analyses multivariées, traitement de données, machine learning. J’ai également conçu un cours de licence pour montrer comment on étudie le plancton à la station marine de Villefranche et pourquoi les méthodes numériques sont indispensables.
Enseigner en master 2 dès la première année de thèse n’a pas été simple, mais c’était une expérience incroyablement stimulante. J’adorais le défi de vulgariser des concepts abstraits, de choisir la bonne métaphore, de rendre accessible une analyse en composantes principales ou une matrice de confusion. Voir un étudiant saisir le fonctionnement de ces outils était particulièrement gratifiant.
Au cours de mon postdoc au NOC, je me suis régulièrement retrouvée à dépanner des collègues : expliquer des scripts R, préparer des présentations pédagogiques, clarifier des méthodes statistiques. Les retours étaient constamment positifs, ce qui renforçait mon sentiment d’apporter une aide immédiate et concrète.
C’est là que j’ai compris : écrire des tutoriels, concevoir des formations, publier des billets de blog procurent une satisfaction instantanée. Les ressources pédagogiques créent un lien direct avec la communauté. Cette boucle de feedback directe, c’était exactement ce qui me manquait dans la recherche.
Ce que la recherche m’a apporté
Je ne regrette rien de mes années de recherche. J’ai eu la chance de travailler sur des projets qui m’ont toujours passionnée, avec des encadrants présents et à l’écoute, dans un cadre agréable et entourée de collègues sympathiques.
Ces années m’ont forgé des compétences solides : rigueur scientifique, capacité à décomposer des problèmes complexes, maîtrise approfondie de R et Python, et surtout l’aptitude à apprendre continuellement dans un domaine en évolution rapide. J’ai encadré des étudiants, organisé des ateliers, et progressivement compris que mon énergie était mieux investie dans la transmission que dans la course aux publications.
L’anecdote qui résume tout ? Après avoir officiellement quitté la recherche, j’ai reçu les reviews d’un article soumis juste avant mon départ. Pour la première fois, les remarques étaient très positives ; j’ai pensé « peut-être que j’aurais dû rester ». Une semaine plus tard, les retours d’un autre article tombent : retour à la case départ, nouvelles révisions majeures. J’ai su à ce moment-là que j’avais pris la bonne décision.
Ce que je fais aujourd’hui avec Pyranhia
C’est cette expérience qui nourrit aujourd’hui Pyranhia, mon entreprise de formation en data science. Je forme des chercheurs, doctorants et professionnels francophones en machine learning avec R — exactement ce qui m’a manqué pendant ma thèse.
Ma philosophie : petits groupes (6 personnes max), approche pédagogique privilégiant la compréhension profonde sur l’exécution mécanique, suivi personnalisé après la formation. Tout ce que j’aurais aimé trouver à l’époque.
Aujourd’hui, les compétences issues de la recherche sont les piliers de mes formations. Chaque cours, chaque tutoriel, chaque mission de conseil porte la trace de ce parcours scientifique. L’idée de Pyranhia est née d’échanges avec un collègue de thèse qui envisageait déjà une telle reconversion. J’ai pris le temps d’y réfléchir, et aujourd’hui cela me paraît évident. Ce que je préfère avant tout, c’est coder, explorer des jeux de données et transformer ces découvertes en solutions concrètes — puis les transmettre.
Un nouveau cap, sans renier le passé
J’ai quitté la recherche parce que le système de publication et la précarité académique ne correspondaient plus à mes aspirations. En me lançant dans le conseil et la formation en data science, je retrouve deux éléments essentiels : un impact immédiat sur les personnes que j’accompagne et la joie de voir d’autres progresser grâce à ce que je leur transmets.
Si vous vous reconnaissez dans ce parcours, si la perspective d’un énième cycle de review vous épuise plus qu’elle ne vous motive, si vous ressentez plus de satisfaction à expliquer un concept qu’à écrire une discussion d’article, c’est peut-être le signe que votre énergie serait mieux déployée ailleurs.
Il n’y a aucune honte à reconnaître cela. Au contraire, c’est un acte de lucidité et de courage. La recherche est un chemin parmi d’autres, pas une finalité obligatoire. Vos compétences de chercheur ont une valeur immense en dehors de l’académie, il faut juste accepter de franchir le pas.
Je ne renie rien de mon passé. La recherche m’a façonnée, m’a donné les outils, la rigueur et la curiosité qui font de moi la formatrice que je suis aujourd’hui. Simplement, j’ai compris que mon énergie était mieux déployée ailleurs.